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     Lila de Nobili : le dernier maître de la toile peinte...

Lila de Nobili est née le 3 septembre 1916 à Castagnola (Lugano) au sein d'une riche famille italienne. Alors que la situation de son père lui procure une enfance privilégiée pour ne pas dire dorée, ce sont ses origines maternelles juives hongroises qui semblent orienter les goûts de la jeune fille vers la peinture. La mère de Lila de Nobili est en effet la sœur du peintre Marcel Vertès. Au lendemain de la Première Guerre mondiale (pendant laquelle le père de Lila fut Député puis Sous-Secrétaire d'Etat au Trésor), la jeune fille et sa mère voyagent beaucoup, de palaces en grands hôtels, de Rome à Genève, Nice ou Paris. Lors de son séjour à Rome, Lila de Nobili étudie la peinture à l'Académie des Beaux-Arts de Rome auprès de Ferruccio Ferrazzi. Poussée par sa mère, elle recueille également les conseils du peintre Aristide Sartorio qui voit en la jeune fille une peintre née et considère qu'il faut la laisser aller dans sa propre voie. Lila de Nobili s'installe finalement à Paris où elle vivra jusqu'à sa mort le 19 février 2002, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, dont elle fut une figure à la fois familière et discrète.

Durant les années 40, elle est introduite dans le milieu des arts parisien par son oncle, le peintre Marcel Vertès, qui jouissait alors d'une large renommée grâce à ses croquis de mode et ses travaux pour le scène, à l'instar de Christian Bérard, le décorateur attitré de Louis Jouvet et Jean Cocteau. Grâce à son oncle, Lila fait ses premières armes chez Hermès ou comme dessinatrice de mode pour le magazine Vogue (la collection Molyneux notamment).
Une légende voudrait même qu'à la mort de " bébé " (alias Christian Bérard), elle aurait été appelée par Jean Cocteau pour terminer les décors de son film Orphée... Mais c'est surtout grâce à son amie d'enfance Françoise Lugagne, qui est alors l'épouse du célèbre comédien et metteur en scène Raymond Rouleau, que Lila de Nobili vient au théâtre. A la demande de Raymond Rouleau, Lila de Nobili signe en 1947 son premier décor de théâtre pour la pièce La rue des anges de Priestley montée au Théâtre de Paris. De cette rencontre décisive naîtra une collaboration fidèle de près de trente ans ! Aux côtés de Raymond Rouleau, Lila de Nobili signe des réalisations prestigieuses comme Gigi avec Audrey Hepburn à New York, La petite Lili avec Edith Piaf à l'ABC, Les sorcières de Salem d'Arthur Miller avec Simone Signoret et Yves Montant (au théâtre d'abord dans l'adaptation de marcel Aymé puis au cinéma avec les dialogues de Jean-Paul Sartre), L'Arlésienne de Daudet à l'occasion de l'ouverture du Festival des Deux Mondes de Spoleto en 1958, Carmen pour la création de l'ouvrage au Palais Garnier, Ruy Blas à la Comédie-Française, Le Roi des Gourmets à l'Opéra de Rome (avec la chorégraphie de Jean Babilée) ou encore Hedda Gabler avec Ingrid Bergman…

Les grands noms de la mise en scène des années 50 et 60 feront appel à elle : au théâtre dramatique pour plusieurs Shakespeare à Stratford avec Peter Hall, mais aussi pour l'opéra (à la Scala de Milan pour Mignon et Aïda mis en scène par Franco Zeffirelli, la légendaire Traviata de Luchino Visconti avec Maria Callas, Falstaff mis en scène par Luigi Squarzina; à Spoleto pour La Bohême de Gian Carlo Menotti et Manon Lescaut de Visconti ; à Covent Garden pour Rigoletto par Zeffirelli), pour le ballet (Ondine et La Belle au bois dormant avec Rudolf Noureïv et Margot Fonteyn;
Mario et le magicien, ballet d'après Thomas Mann chorégraphié par Massine et mis en scène par Visconti) ainsi qu'au cinéma (La charge de la brigade légère de Tony Richardson).

Au début des années 70 toutefois, elle décide brusquement de ne plus travailler pour le théâtre. Elle accepte de collaborer une ultime fois pour la scène en 1973, par amitié pour Luchino Visconti. En effet, celui-ci monte Manon Lescaut de Puccini au Festival de Spoleto alors qu'il a été frappé il y a peu par une attaque cérébrale qui l'a laissé paralysé du côté gauche. Pour des raisons différentes, ce sera pour l'un et l'autre leur dernière réalisation pour le théâtre. Après cela, Lila de Nobili se consacrera exclusivement à la peinture, non pas par prétention d'artiste mais au contraire pour apprendre, approfondir, avec une recherche absolue et obstinée de la perfection de l'Art. C'est ainsi qu'elle apprend la technique des faux bois et des faux marbres à l'institut Van der Kelen de Bruxelles ou qu'elle s'initie à la technique de l'icône avec son ami grec, le peintre Yannis Tsarouchis. Enfin, elle ne craint pas d'installer son chevalet au Louvre pour apprendre en copiant les grands maîtres. Elle s'adonne également à l'enseignement, ouvre son atelier aux enfants du quartier, reçoit et conseille la jeune génération de scénographes et metteurs en scène (comme Claudie Gastine et Alfredo Arias pour Peines de cœur d'une chatte anglaise, inspiré des illustrations de Grandville). Enfin, Lila de Nobili forme toute une génération de décorateurs et de costumiers, parmi lesquels on relève les noms d'Emilio Carcano, Claudie Gastine, Fiorella Mariani, Christine Edzard, Pier-Luigi Samaritani, Chloé Obolensky, ainsi que Jean-Marie Simon, son fils spirituel trop tôt disparu. Ils seront ses élèves, ses assistants, ses amis, formant ce que Raymond Rouleau appelait avec affection la " mafia ".

Discrète à l'excès, modeste et humble par nature, Lila de Nobili s'impose aujourd'hui comme l'un des derniers grands maîtres du décor peint dans la tradition du XIXème siécle dans ce qu'elle a de plus digne et de plus noble : un artisanat devenu art.


Bruno-Pierre WAUTHIER - Novembre 2009 (
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