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Editorial

La "première"

La critique

Carmen à l'Opéra
et hors les murs


Les portraits

La discographie
de la scène au disque

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© 2012 BPW




















Photo collection B.P. Wauthier
      
Jane Rhodes :
    " Ma divine folle ! "
(Raymond Rouleau)

Toute enfant déjà, Jane Rhodes déclare qu'elle sera artiste, sans penser à une discipline en particulier puisque pour la fillette, le mot " artiste " semble les contenir toutes. Alors qu'elle chante tout le temps et partout, elle s'inscrit au cours d'Art Dramatique de la rue Blanche dans la classe de Pierre Renoir (le fils du peintre et le frère du cinéaste). Là, elle apprend les classiques, rencontre Louis Jouvet (qui la fait travailler) et fait l'apprentissage de la scène chez Aldebert au Palais de Chaillot (pour de la figuration intelligente) où elle débute dans Les Femmes Savantes. Comédienne avant tout, Jane Rhodes n'attend qu'un signe du destin pour trouver sa " voix ". C'est Hélène Bouvier, grand mezzo-soprano de l'Opéra, qui découvre Jane Rhodes à l'âge de 14 ans dans un salon ami tandis que l'adolescente chante la prière de la Tosca.


Hélène Bouvier présente immédiatement Jane Rhodes à son propre professeur, Mlle Watto. D'un âge déjà vénérable, Mathilde Watto est une des dernières représentantes de l'art du chant de Pauline Viardot (transmis par cette dernière à la mère de Mlle Watto). Mathilde Watto est très impressionnée par les dons de Jane Rhodes et s'exclame " je ne la quitterai jamais ! " Elle sera en effet son unique professeur jusqu'à 1964, année de son décès à l'âge de 94 ans. Face au tempérament passionné de Jane Rhodes qui exige à l'évidence une préparation technique à toute épreuve pour s'épanouir, Mathilde Watto n'aura de cesse de donner une tessiture à cette voix hors du commun. Partant d'une étendue vocale extrême (du contralto généreux de Dalila au soprano lyrique léger à vocalises de Gilda, Violetta ou Manon !), Mathilde Watto va modeler une voix finalement assez inclassable et atypique, à la fois mezzo soprano et soprano dramatique. Ce travail nécessitera toutefois un sacrifice à Jane Rhodes, celui de la comédie. Le professeur alerte en effet l'adolescente des dangers du théâtre dramatique pour la voix chantée. A l'annonce de son départ de la Rue Blanche, Pierre Renoir, bougon, soupire : " je ne sais pas ce que tu vas faire dans le chant mais je sais ce que tu aurais fais dans la comédie ! ". Et Jane Rhodes de répondre " Eh bien je jouerai ! ".

Après un passage dans les chœurs du Théâtre du Châtelet, Jane Rhodes débute en 1953 à Nancy dans ce qui sera peut-être son meilleur rôle : Marguerite de La Damnation de Faust. Elle parcourt alors la province avec le grand répertoire (Marguerite de Berlioz bien sûr, Charlotte de Werther, La Tosca…), des ouvrages plus rares (Lisa de La Dame de Pique, Grisélidis, Les Deux Veuves de Smetana…) mais également en interprétant un très grand nombre d'ouvrages modernes réputés difficiles voire inchantables, où elle se forge une belle réputation. Jane Rhodes est ainsi distribuée dans Le Château de Barbe Bleue de Bartók, Le Prisonnier de Dallapiccola… mais on la sollicite surtout pour des créations et premières auditions en concert comme : La mort à Bâle de Conrad Beck, La vérité de Jeanne de Jolivet (créé le 20 mai 1956 devant la maison de Jeanne d'Arc à Domrémy pour les célébrations du 500ème anniversaire du procès de sa réhabilitation ), Cantate pour une démente de Maurice Jarre, Le serment de Tansman, Le chevalier de neige de Maurice Delerue sur un livret de Boris Vian, Le fou de Marcel Landowski, etc. Après s'être faite remarquer en 1956 auprès de la presse parisienne dans le rôle d'Isadora (Le Fou à Nancy), c'est en 1957 que Jane Rhodes s'impose comme le nouveau soprano dramatique français, à l'occasion de son ardent enregistrement de l'Ange de feu de Prokofiev. Ce premier enregistrement mondial, d'ailleurs couronné par deux grands prix du disque, lui ouvrira les portes de l'Opéra de Paris, sans passer l'audition de rigueur…

A la R.T.L.N.*, Jane Rhodes débute en 1958 dans La Tosca à l'Opéra-Comique et Marguerite de La Damnation de Faust sur la scène du Palais Garnier. A l'automne 1958, elle crée à nouveau l'évènement lorsqu'elle reprend le rôle écrasant de Salomé de Richard Strauss à l'Opéra sous la direction d'André Cluytens et aux côtés de Ramon Vinay et Rita Gorr. C'est enfin en 1959 que Jane Rhodes s'impose mondialement en créant Carmen au Palais Garnier (Carmen était donné jusque là Salle Favart), devant le Général de Gaulle. Sous la direction du chef d'orchestre Roberto Benzi et du metteur en scène et cinéaste Raymond Rouleau, Jane Rhodes s'affirme non seulement comme une grande interprète, mais également comme une merveilleuse comédienne. Pénétrée de l'héroïne de Bizet et peut être plus encore de celle de Mérimée, Jane Rhodes tourne en effet le dos à toutes les conventions du genre qui banalisent le personnage. D'une beauté capiteuse, sensuelle sans jamais être vulgaire, elle est tour à tour sauvage, enjôleuse, sincèrement amoureuse, tendre, ironique voire cynique et finalement d'une grandeur tragique devant l'issue fatale du destin qu'elle accepte… Raymond Rouleau, qui sait reconnaître une véritable comédienne lorsqu'il en rencontre une, lui demande en répétition de faire " ce qu'elle sent " et lui déclare " tu es ma divine folle ! " tant la jeune femme brûle les planches ; elle sera d'ailleurs le fil rouge de la conception dramatique de Raymond Rouleau, qui signe là une de ses plus belles réalisations.

Jane Rhodes sera la Carmen de toute une génération, en province, en Europe et dans le monde entier (au Met de New York, au Teatro Colón de Buenos Aires, à Tokyo, à Osaka...). A New York en 1962, elle tourne même le film The drama of Carmen pour la CBS sous la direction de Léonard Bernstein ! Son incarnation de Carmen est si saisissante que dans les années 60, tous les directeurs d'opéra le lui demandent obsessionnellement, au risque de brider le développement de sa carrière. Néanmoins, Jane Rhodes retourne au Met de New York en 1962 pour chanter Salomé en allemand et aborde des rôles contrastés répondant à son tempérament passionné, parmi lesquels il faut citer ceux de Poppée (Le Couronnement de Poppée de Monteverdi à Aix en Provence en 1961 et 1964), Phèdre (Hippolyte et Aricie de Jean-Philippe Rameau au Festival du Marais en 1964), Eboli (Don Carlos de Verdi à l'Opéra), Marguerite (La Damnation de Faust de Berlioz dans la conception révolutionnaire de Maurice Béjart à l'Opéra), Concepción (L'heure Espagnole de Maurice Ravel) et La voix humaine de Poulenc (couplés dans la même soirée à l'Opéra-Comique en 1968), ou encore Hélène et la Périchole d'Offenbach…

Offenbach ! Il faut rappeler aujourd'hui toute l'audace de la jeune femme pour oser aborder ce compositeur à la scène et incarner tour à tour Hélène (La Belle Hélène à Strasbourg en 1962 et 1977), La Périchole (environ 400 représentations dans la mise en scène de Maurice Lehmann, avec les décors du peintre Jean Carzou), La Grande Duchesse de Gérolstein ou Métella de La Vie Parisienne (au Capitole de Toulouse en 1978 et à Paris en 1985). En effet, jusqu'alors, l'œuvre d'Offenbach passait au mieux pour de la musique facile, quand elle n'était pas taxée de mauvaise musique. Passant de Richard Strauss, Bizet, Verdi… à Offenbach, Jane Rhodes sera la première cantatrice française dite " sérieuse " à servir ce répertoire sans complexe (à l'instar d'Elisabeth Schwarzkopf ou de Nicolaï Gedda dans le répertoire de l'opérette viennoise), trouvant là un répertoire d'élection où ses qualités de comédienne, son humour et sa fantaisie peuvent s'épanouir.

Les années 70 et 80 permettent enfin de redécouvrir Jane Rhodes à travers l'art le plus exigeant, le plus raffiné et le plus exposé pour la voix : le récital. Dans cet exercice périlleux réservé aux authentiques musiciens, elle fera une place de choix au riche répertoire de la mélodie française. Aux côtés de Duparc (somptueusement servi) voisinent Debussy, Ravel, Fauré, Poulenc, Milhaud…, mais également le lied allemand (Brahms en particulier). Jane Rhodes donnera d'innombrables récitals (à l'Opéra-Comique, au Théâtre de la Ville, Salle Gaveau, au Festival d'Aix-en-Provence, au Mai Musical de Bordeaux…) avec les plus grands partenaires (Christian Ivaldi, Pascal Rogé…). Enfin Jane Rhodes se consacre depuis de nombreuses années au professorat. Elle enseigne avec passion l'art du chant et surtout celui de l'interprétation aux jeunes générations, qui trouvent en elle un rare exemple de probité artistique.

* R.T.L.N. : Réunion des Théâtres Lyriques Nationaux

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Jane Rhodes a été nommée Chevalier de l'Ordre National du Mérite et Commandeur des Arts et Lettres. Elle est dédicataire du drame lyrique Les Adieux de Marcel Landowski (Opéra-Comique, 1961). Cinéma (long métrage) : Un mari c'est un mari de S. Friedman d'après le roman de F. Hébrard (1976).

Bruno-Pierre WAUTHIER - Novembre 2009 (
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