Accueil

Editorial

La "première"

La critique
Extraits de revue de presse

Carmen à l'Opéra
et hors les murs


Les portraits

La discographie
de la scène au disque

~

© 2012 BPW



Carmen et la critique...

" […] lorsque le rideau s'abaisse sur Carmen poignardée aux portes des arènes, les plus difficiles, faisant le bilan de cette soirée, reconnaissent que c'était superbe et que l'Opéra vient de gagner une partie délicate. Pourquoi et comment cela ? D'abord parce la musique, objet des soins les plus attentifs, rayonne et triomphe. En choisissant pour la diriger un chef tout juste majeur et grevé de son passé d'enfant prodige, MM Julien et Dussurget risquaient de mécontenter les aînés du jeune garçon et d'inquiéter le public. Je leur donne cent fois raison d'avoir engagé Roberto Benzi, car il fait preuve d'une autorité, d'une maîtrise et d'un enthousiasme contagieux. Pointilleux avec cela et ne se permettant pas le plus petit écart : ce rigorisme que certains regrettent, comme une atteinte aux droits sacrés du " rubato " et du laisser-aller, je l'en loue, car il nous vaut une partition rajeunie, étincelante et totalement conforme aux indications de Bizet. Vainqueur de cette épreuve décisive, Roberto Benzi reçoit une consécration officielle que son talent mérite. L'orchestre s'y associa, qui sonne si clair sous sa direction. "
Clarendon, LE FIGARO, 14-15 novembre 1959

" Le grand triomphateur de cette production est sans aucun doute Raymond Rouleau, ce que les esprits chagrins n'ont pas manqué de déplorer. Le plus important dans un opéra, c'est la musique n'est-ce pas ? Certes, cela est vrai. Mais on peut dire qu'à aucun moment la mise en scène de Rouleau, aussi chargée soit-elle, ne distrait gratuitement l'attention. Et les détails abondent, qui contribuent au climat particulier de chaque scène en soulignant tel passage au grand profit de sa compréhension. Ainsi Raymond Rouleau a parsemé les tableaux d'ensemble d'actions subsidiaires muettes entre des personnages purement imaginaires, mais qui sont l'incarnation fugitive d'un motif musical fortuit que Bizet développe ça et là. C'est ainsi qu'il a su donner une vie intense à la figuration. Au lieu de constituer une masse anonyme, ce sont des groupes d'individus ayant chacun son histoire propre. Et l'on peut s'amuser à suivre, hors de scène, par la pensée, telle coquette à éventail, tel amoureux transi, telle petite fille de bourgeois qui a échappé à la surveillance de ses parents. Sur le plan strictement théâtral, un des prodiges réalisés par Rouleau est justement que le décor ne semble pas s'arrêter à ce que l'on voit mais continuer au-delà des coulisses où les rues se prolongent jusqu'aux faubourgs extérieurs d'une Séville stylisée miraculeusement transportée dans le même espace que Paris. […] Il reste à parler de l'interprétation individuelle qui est incontestablement dominée par l'extraordinaire figure de Carmen incarnée par Jane Rhodes. Rarement le théâtre lyrique nous a offert quelque chose d'aussi convaincant sur le plan dramatique et musical. Sans aucun doute cette Carmen mérite une place dans l'histoire de l'Opéra aux côtés de Violetta de Claudia Munzio et de la Médée de Maria Callas."
Jacques Bourgeois - ENGLEBERT MAGAZINE, novembre 1959

"Mais si Raymond Rouleau a pu se hisser au dessus de la grandiloquence, du réalisme et du luxe auquel se prêtait la mise en scène et exprimer la poésie de Carmen, c'est grâce à Mlle Lila de Nobili. La palette du peintre ne connaît que les bruns, les bistres, les gris, les bleus fânés, les verts passés : on dirait de la poussière broyée avec de l'or terni. Ce sont les couleurs des montagnes de Castille, celles de ses peintres, de Zurbaran à Goya. Telle est l'Espagne que nous aimons. Aucun rapport avec celle que popularisent les affiches de tourisme, les ballets gitans… et les vilaines représentations de Carmen. L'Espagne est un pays sombre et sévère où les gens se vêtent de noir, où le sordide côtoie le merveilleux. Mlle de Nobili s'est emparé de ce sordide, de cette misère et en a fait une poésie surréelle. Imagine-t-on ce qu'auraient été les scènes de foule avec cinq cent personnes habillées de couleurs vives ? C'est alors qu'il aurait fallu parler de Châtelet et de Folies-Bergères ! Tandis que dans les décors de l'Opéra, tout est tamisé, gommé, transfiguré et que les draperies baroques qui entourent les tableaux achèvent de leur enlever tout aspect réaliste. Je plains ceux qui les trouvent tristes, qui prétendent que Carmen a l'air en deuil de Carmen et qui regrettent ses volants rouges. Ils étaient dans l'ignorance de la véritable Espagne. Dans le poudroiement sombre et doré de Mlle de Nobili, dans cette féerie pour l'esprit, Mérimée et Bizet trouvent leur vrai climat qui est celui du réalisme poétique. "
Marcel Schneider, COMBAT, 16 novembre 1959

" Et Jane Rhodes ? Que n'a-t-on essayé d'insinuer pour dissuader son directeur de lui confier le rôle de Carmen ? " Ce n'est pas un mezzo-soprano, on ne l'entendra pas dans le grave " ; cet argument, en apparence le plus solide de tous, Jane Rhodes l'a superbement anéanti ; car si, en effet, elle n'est pas un mezzo-soprano au sens limitatif qu'on donne en France à ce mot, elle est un soprano dramatique au grave splendide, harmonieux, puissant, généreux ; elle est exactement l'interprètes dont Bizet rêvait, c'est-à-dire un mezzo-soprano à l'italienne, allant sans encombre du la grave au contre ut, au timbre chaud, à la conduite vocale égale et souple, pouvant chanter aussi bien la Salomé de Strauss que l'Ortrud de Wagner, la Tosca de Puccini que précisément, la Carmen de Bizet ! Et quelle inimaginable comédienne ! Quel phénomène unique de vie sur la scène ! Quelle vérité dans ses transports de passion et de colère, dans ses explosions de joie, dans ses accès de sauvagerie, dans sa détresse, dans ses sanglots, dans le râle suprême de sa mort amoureuse !"
Antoine Goléa - MUSICA N° 70, janvier 1960

" Quant à Jane Rhodes que j'ai réservée pour la fin, elle incarne une Carmen extraordinairement humaine et, dirons-nous, insolite. Les amateurs de " Carmen " opéra-comique seront sans doute déçus : ils ne retrouverons pas ici la cigarière à boucles d'oreilles et rose rouge dans les cheveux qui chante la séguedille, cigarette au bec et poings sur les hanches. La Carmen de Jane Rhodes est tragique dès le début, sa gaîté est exceptionnelle, c'est un être sauvage et son charme, car elle en a, est celui d'un fauve qui rentre ses griffes. Elle se sait et se sent marquée par la fatalité pour un destin tragique. Tout cela est exprimé par un jeu étonnant, varié, et une interprétation du rôle tout à fait personnelle semble-t-il. J'ignore si l'on doit tout cela à Raymond Rouleau ? Mais je ne le pense pas. Vocalement, Jane Rhodes est excellente, son timbre relève plutôt du soprano dramatique que du sombre mezzo mais ce n'est pas gênant, et elle détaille son rôle avec le plus grand art ; son nom restera sans doute attaché à celui d'une des plus belles Carmen de l'histoire du théâtre lyrique."
Renée Violier - LA TRIBUNE DE GENEVE, 22 décembre 1959

"C'est donc Mlle Jane Rhodes qu'il convient de féliciter tout d'abord puisque c'est à son talent que revient l'essentiel, le meilleur de cette reprise, tout ce que Nietzsche avait fort bien vu dans la musique de Carmen : " la fatalité qui plane, l'amour dans ce qu'il a d'implacable, de cynique, de candide, de cruel, tout ce que Bizet traduit avec âpreté et qui revêt une forme terrible… " Il y a dans le jeu de Mlle Jane Rhodes, en effet, ce mélange de cynisme et de candeur exprimé par son sourire, par sa voix aux inflexions rauques et sensuelles, dès la habanéra du premier acte, puis au deuxième dans la scène chez Lilas Pastia, au troisième dans la farouche résolution de quitter Don José, et au finale plus encore devant la lame qui luit et qui va la tuer, cette fierté, ce défi - j'allais dire cette grandeur- devant la mort. Car il y a toutes ces choses contradictoires et pourtant si vraies, si douloureusement humaines. Elle les a fait sentir profondément, en grande artiste. "
René Dumesnil, LE MONDE, le 15-16 novembre 1959

"Et enfin voici le mur circulaire de la plaza de toros du quatrième acte, le grouillement autour d'un éventaire de glacier d'une foule bigarrée, où les éventails agitent leurs ailes, les enfants courent en tous sens, dans l'attente du passage de la cuadrilla. Bientôt, alguazils noirs, alcades à chapeaux emplumés picadors bardés de dorures défilent à cheval, précédant les chulos couleur de sang et la voiture des toreros étincelants, avec Carmen debout au milieu d'eux. Le cortège entre dans les arènes, la foule le suit, et sur la scène désertée on aperçoit alors un groupe de mendiants accroupis contre un mur dont ils ont la couleur et l'immobilité de pierre. Ils restent là sans bouger pendant l'admirable scène finale, et ce n'est que sur le dernier cri déchirant de don José, Oh ma Carmen adorée, qu'ils se redressent silencieusement et se retournent pour regarder le meurtrier tandis que le rideau tombe. Cette trouvaille de Rouleau ajoute au pathétique poignant des dernières mesures du chef d'œuvre une vision saisissante de solitude et de mort, devant ces témoins taciturnes du dénouement tragique."
Denise Bourdet, LE FIGARO LITTERAIRE, 14 novembre 1959