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Editorial

La "première"

La critique

Carmen à l'Opéra
et hors les murs


Les portraits

La discographie
de la scène au disque

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Souvenirs de "dernière"…
     
Le 14 juillet 1970, l'Opéra de Paris affiche Carmen à l'occasion de la Fête Nationale. Bien qu'elle ne soit inscrite dans aucun texte officiel, la matinée gratuite du 14 juillet est une pratique qui s'est immuablement perpétuée depuis 1881, toujours avec un grand succès public. Pourtant, cette fois-ci, la file d'attente est plus longue que de coutume. Préférant l'Opéra au défilé militaire, un public populaire de Parisiens (mélomanes ou non), d'étudiants, de provinciaux et de touristes de passage se presse depuis déjà plusieurs heures devant les portes de l'Opéra. Certes, Carmen recueille tous les suffrages par son seul titre. Toutefois, on se bouscule aussi pour voir le spectacle emblématique de l'Opéra : " la " Carmen de Raymond Rouleau. La distribution est par ailleurs une des meilleures qu'on puisse imaginer avec Jane Rhodes dans le rôle titre, Albert Lance en Don José, Robert Massard en Escamillo… sous la baguette de Pierre Dervaux. 14 juillet oblige, l'Opéra se doit de jouer l'hymne national et demande à Jane Rhodes de la chanter lors du second entracte. Telle Marthe Chenal le jour de l'armistice du 11 novembre 1918, c'est enveloppée dans le drapeau tricolore que notre Carmen paraît sur scène, entourée du chœur de l'Opéra. Alors qu'elle vient à peine de sortir de scène où l'enivrante Carmen a entraîné Don José et les contrebandiers sur l'hymne à la liberté qui clôt le deuxième acte, Jane Rhodes entonne une vibrante Marseillaise, soutenue par l'orchestre de l'Opéra. Carmen s'est muée en Marianne et, malgré le texte quelque peu sanglant de l'hymne, l'émotion est à son comble sur scène comme dans la salle. Enfin, lorsque le rideau tombe sur Carmen poignardée devant l'entrée des arènes, chacun ignore que vient alors de s'achever la dernière représentation de Carmen au Palais Garnier…

Carmen ou les derniers feux de la R.T.L.N.*
(*Réunion des Théâtres Lyriques Nationaux)

En prélude à l'arrivée de Rolf Liebermann, l'Opéra s'engageait alors dans une période de mutation, comme toute la vie musicale française. Le tournant des années 60-70 fut ainsi marqué par l'abandon de la troupe de chant de l'Opéra (qui connaît le traumatisme du licenciement le 31 mai 1971) et l'arrêt de l'alternance au profit du système dit de " staggione ", qui revient à faire de l'Opéra un festival permanent de nouvelles productions avec des artistes internationaux, désormais engagés à la représentation. A la même époque surviennent par ailleurs la fermeture de l'Opéra-Comique, l'abandon du service Radio-Lyrique de l'O.R.T.F. ou le départ de Gabriel Dussurget du Festival d'Aix-en-Provence... Pour l'Opéra de Paris, c'est la fin d'une époque où la routine gagnait, il est vrai, du terrain à tous les niveaux, aux dépens de la création et de la qualité. Néanmoins, tout ne méritait pas d'être voué aux gémonies. Il faut rappeler ici que l'Opéra, dans son histoire récente, avait connu de grands chocs artistiques et de réels moments d'excellence. On se souvient encore des Indes galantes de Maurice Lehmann au début des années 50, renouant avec les fastes décoratifs du XVIIIème siècle, d'Un Bal Masqué en langue originale dû à Georges Hirsch (une première à l'Opéra avec la troupe de la maison), de la création de Wozzek par Jean-Louis Barrault et Pierre Boulez, de la révolutionnaire Damnation de Faust de Maurice Béjart, de Tanhauser (avec Régine Crespin et Rita Gorr), de Don Carlos et Turandot dans les décors de Jacques Dupont… ou justement de la Carmen de Raymond Rouleau et Lila de Nobili, créée sur la scène du Palais Garnier le 10 novembre 1959…

De l'Opéra-Comique à l'Opéra : la rupture

Après 2899 représentations de Carmen données Salle Favart au mois de mai 1959, Carmen quitte l'Opéra-Comique qui l'a vu naître pour enrichir le répertoire de l'Opéra. En choisissant l'ouvrage le plus populaire du répertoire pour la première production de son mandat, A.M. Julien (le nouvel administrateur de l'Opéra nommé par André Malraux) veut frapper un grand coup ! Assisté de Gabriel Dussurget, nouvellement nommé au poste de conseiller artistique de l'Opéra, Monsieur Julien décide de monter Carmen dans sa version avec récitatifs chantés, à l'instar des grandes maisons d'Opéra étrangères. Les rôles sont confiés à la jeune génération du chant français (d'une moyenne d'âge n'excédant pas 30 ans !) et dont les noms font aujourd'hui référence, comme ceux de Jane Rhodes, Andréa Guiot, Jane Berbié, Albert lance, Robert Massard, Gabriel Bacquier, Jean-Christophe Benoît… Dans la fosse d'orchestre, point de chef titulaire de la RTLN reconnu pour son " métier " mais un jeune homme de 21 ans, Roberto Benzi, tout auréolé de sa carrière d'enfant prodige et de son statut d'ex-vedette de cinéma (dans les films Prélude à la gloire et l'Appel du destin aux côtés de Jean Marais). Les spécialistes saluèrent surtout sa direction scrupuleuse restituant enfin les tempi de Bizet, sa calme autorité, son sens du théâtre (non seulement il ne couvre pas les chanteurs mais il sait respirer avec eux !), son élégance ou sa capacité à exprimer à la fois la poésie et le dramatisme de la partition… Enfin, à la mise en scène, l'Opéra fait appel pour la première fois à un homme de théâtre qui est également cinéaste : Raymond Rouleau. Contrairement à l'Italie avec Lucchino Visconti, Bayreuth avec Wieland Wagner ou les pays de l'Est à la même époque, la France n'a pas encore connu de révolution scénique en art lyrique. Avec Carmen, Raymond Rouleau aborde pour la première fois la mise en scène lyrique et affirme même n'avoir jamais vu l'ouvrage sur scène ! C'est sa fidèle collaboratrice Lila de Nobili qui réalise les décors et les costumes. Pour cette nouvelle Carmen qui se veut en rupture avec une tradition d'interprétation jugée alors dévoyée, l'Opéra accorde plus de deux mois de répétition à Raymond Rouleau, une première dans la " grande boutique ".

Le manifeste du réalisme poétique à l'Opéra

D'accord avec Lila de Nobili qui situe l'action vers 1870 dans des tonalités noires et or vieilli, des camaïeux de gris et de jaune… Raymond Rouleau signe une mise en scène foisonnante, où se côtoient la haute société en dentelles, la bourgeoisie en haut de forme et robes Second Empire, les petits métiers de la rue, la misère omniprésente… Lila de Nobili, aujourd'hui considérée comme le dernier maître de la toile peinte, transporte ainsi sur la scène de l'Opéra une Espagne rêvée, avec ses nombreuses références picturales à Goya, Murillo, Manet… mais aussi et surtout à Gustave Doré. Au terme d'un travail harassant de deux mois de répétition pendant lesquels Raymond Rouleau déploie ses qualités d'animateur de troupe et de directeur d'acteur, tout en réglant de subtils éclairages jamais vus sur la scène de l'Opéra, Carmen entre triomphalement au répertoire de l'Opéra. La presse se complait alors à commenter les mille et un détails d'une mise en scène très élaborée, d'essence quasi cinématographique, avec ses mouvements de foule réglés au millimètre, à la fois fluides et naturels, ses quelque cent figurants, ses authentiques danseurs espagnols (le ballet Sol y Sombra de Lélé de Triana), ses animaux même avec pas moins de 15 chevaux sur scène pour la quadrilla du IVème acte… sans jamais évoquer cependant la revue à grand spectacle ou la parade équestre de mauvais aloi. Mais Carmen au Palais Garnier, c'est enfin la rencontre d'un formidable directeur d'acteur avec Jane Rhodes, à qui Raymond Rouleau lance " tu es ma divine folle ! " tant la comédienne égale la chanteuse. Accédant au rang de diva, Jane Rhodes sera la Carmen de toute une génération.

Carmen, fille de la Cinquième République

Si le transfert depuis la Salle Favart est discutable sur le fond, comme sur la forme jugée par certains trop fastueuse (André Boll estimait par exemple que cette superproduction avait " dilué le drame dans le pittoresque "), la critique musicale et théâtrale fut massivement louangeuse. Avec plus de 360 représentations en dix ans, toujours à guichets fermés, cette production de Carmen entrait dans l'histoire et devint l'ouvrage le plus joué sur la scène de l'Opéra, supplantant même Faust, Rigoletto ou Traviata qui faisaient l'ordinaire des habitués. Au-delà du formidable succès populaire dont Jane Rhodes fut la figure de proue, la production de Raymond Rouleau constituait alors une manière de vitrine officielle du rayonnement culturel de la France cher à de Gaulle et à Malraux. En effet, après les honneurs d'un gala inaugural présidé par le Général de Gaulle en personne, Carmen sera présenté à bon nombre de souverains et chefs d'Etats en visite officielle à Paris, sur fond de guerre froide (avec la visite de Khrouchtchev en 1961), de construction européenne et de processus de décolonisation. En 1961, Carmen fera même l'objet d'une tournée officielle de l'Opéra de Paris au Japon sous l'égide du Ministère des Affaires Etrangères pour 11 représentations exceptionnelles à Tokyo et Osaka !

Le complexe de Carmen à Paris

De Rolf Liebermann à Hugues Gall, remonter Carmen à Paris semble relever de la gageure tant le souvenir laissé par la production de Raymond Rouleau à l'Opéra est resté vif. Aussi incroyable que cela paraisse, il faudra attendre dix ans après la dernière à l'Opéra pour revoir Carmen à Paris ! Dans son ouvrage rétrospectif En passant par Paris, Rolf Liebermann s'en explique en ces termes : " après la très belle Carmen de Raymond Rouleau et de Lila de Nobili qui fut pendant dix ans le fleuron officiel de l'Opéra de Paris, il fallait être inventif pour envisager une reprise, imaginer une nouvelle approche. Comme il était difficile de créer une mise en scène plus grandiose, il restait à être ou bien spectaculaire en étant plus populaire, ou bien élitiste en étant plus intime ". Pour sortir de cet embarras, il se décide enfin en important la production du festival d'Edimbourg qui marque le digne retour de Carmen à Paris en 1980, pour une poignée de représentations seulement à l'Opéra Comique. Depuis, exceptées la passionnante relecture de Carmen par Marius Constant et Peter Brook aux Bouffes du Nord ou la conception épurée de Louis Erlo à l'Opéra Comique sous la direction de Pierre Médecin, Carmen ne connut qu'une longue errance, du Palais des Sports à Bercy (pour le spectaculaire), en passant par l'Opéra Bastille. Depuis Jane Rhodes et sans négliger les Carmen de Térésa Berganza, Hélène Delavault ou Anna Caterina Antonacci, Paris attend toujours " sa " Carmen…

Bruno-Pierre WAUTHIER - Novembre 2009